« Les femmes doivent oser prendre la barre »

La voile, un sport d’homme ? C’est pour lutter contre ce cliché que Julie Mira, skipper, a créé Les Marinettes et développé une pédagogie destinée aux femmes. Chaque année, de plus en plus de femmes font appel à ses services et demandent à Julie de les former, souvent à bord de leur propre bateau. La coach explique que les femmes ont des attentes particulières et qu’elles sont trop souvent délaissées par les acteurs du nautisme. Elle est par ailleurs l’auteur du « guide pratique des voileuses », aux éditions Vagnon.

Qu’est-ce qui vous a poussé à développer une offre à destination des femmes ?

J’ai navigué un peu partout dans le monde et fait le constat qu’il y a très peu de femmes à bord des bateaux. La plupart du temps, elles suivent leur mari dans un projet d’achat et embarquent sans y être préparées. Elles sont alors propulsées dans un univers inconnu où elles peinent à trouver leur place. On a tous en tête l’image du couple qui s’engueule pendant la manœuvre de port et c’est malheureusement encore une réalité.
En quoi les attentes des femmes sont différentes de celles des hommes à bord ?

Dans leur apprentissage les femmes ont besoin d’avoir conscience de l’ensemble des éléments et de bien comprendre pour oser se lancer. Elles ont besoin d’être rassurées sur leurs forces physiques et de voir que d’autres femmes peuvent le faire. C’est pour ça qu’un encadrement féminin permet de libérer la parole et de parler de tous les sujets, mêmes intimes.
C’est un domaine où il existe encore des tabous ?

Il y a en tous cas certains sujets qui ne sont pas assez traités et notamment la promiscuité à bord. J’ai beaucoup de témoignages de femmes qui parlent de situation gênantes, voire carrément inconfortables, vécues en mer, au sein d’un groupe. Une femme qui embarque avec un équipage qu’elle ne connaît pas, ce qui est le cas lors des stages, doit savoir avec qui elle va partager sa cabine et a son mot à dire. C’est un point capital et je conseille donc aux femmes de mettre ces choses-là au clair dès le départ.
La voile est un milieu macho ?

Dans l’imaginaire collectif, l’image du marin, ça reste un capitaine, plutôt costaud et grisonnant. C’est le fruit de plusieurs siècles d’histoire maritime et de superstitions, on ne s’en débarrasse pas comme ça ! La voile a très peu de représentations féminines. Il y a certes de grands noms de la course au large, à commencer par Florence Arthaud ou Ellen MacArthur mais il s’agit d’une élite qui ne permet pas de s’identifier.

Le terme macho est peut-être fort mais il y a une représentation masculine qui est omniprésente. Je suis skipper professionnelle depuis presque 15 ans et on me demande encore qui est le capitaine lorsque je rentre dans un port. Il y a toujours quelqu’un pour m’expliquer comment mettre mon ancre dans un mouillage ou faire une manœuvre de port. Cela arrive 9 fois sur 10 et ce genre de situations génère du stress pour une plaisancière, d’autant plus si elle est débutante. Les femmes doivent oser prendre la barre et assumer ce rôle.

Comment expliquez-vous que les femmes pratiquent moins une fois atteint l’âge adulte ?

Il y a un vrai manque de représentation. J’entends souvent des jeunes femmes me dire qu’elles ne se retrouvent pas dans l’ambiance des clubs, qu’il n’y a que des garçons et peu de jeunes. Ensuite, elles commencent à travailler et à fonder une famille et la voile est un sport très chronophage. Elles vont donc privilégier des activités plus simples à mettre en place afin de garder du temps pour la vie de famille. En clair, elles ont peu d’espace dans leur quotidien pour apprendre un sport prenant tel que la voile.

Elles reviennent le plus souvent à la navigation par la croisière, avec des amis ou en familles. Là encore, elles peuvent être laissées sur le côté par l’effet de groupe et parce qu’elles ont peur d’interférer ou de mal faire. 

En quoi cette pédagogie est-elle différente ?

Il y a autant de manière de naviguer que de marins. Mon approche de la pédagogie est bienveillante et tournée sur l’écoute. Même aujourd’hui, on voit encore de nombreux professionnels qui ont une pédagogie de l’échec, qui vont forcer, crier, parce que la voile : « ça doit être dur ». Rien de mieux pour dégouter les néophytes ! Ce que je mets en place, c’est un temps où chacun peut apprendre a son rythme, la pédagogie des Marinettes, c’est de laisser au stagiaire la place pour s’exprimer, s’interroger et progresser avec plaisir.

Des hommes font également appel à vos services. Que cherchent-ils ?

Dans la majorité des cas, les hommes que j’encadre viennent dans le cadre d’un coaching de couple. Ils viennent car ils peuvent avoir des lacunes techniques où ont besoin de valider ce qu’ils savent pour progresser. Lorsqu’on ne sait pas, on se crispe, on s’énerve et le coaching permet d’apporter de la sérénité, notamment lors des manœuvres de port, qui sont un moment de tension.

Les bateaux sont-ils conçus « par et pour » des hommes ?

La majorité des bateaux ne sont pas ergonomiques et ceci, quel que soit le sexe du propriétaire. Ils sont de plus en plus pensé pour le confort et l’habitabilité alors que la fluidité des manœuvres vient en second, même si les équipements ont considérablement évolué. On va considérer qu’un bateau pour une femme est un « petit » bateau car il est plus facile, moins puissant. Un petit bateau est forcément plus facile mais les femmes peuvent tout à fait maîtriser de grosses unités pourvu que le bateau soit adapté. Je mesure 1m60 et lorsque je suis sur de gros bateaux, il m’arrive de barrer sur la pointe des pieds. J’ai du mal à voir au-delà du roof qui est souvent trop haut et encombré de winchs. Lorsque je le fais remarquer aux constructeurs, ils expliquent qu’ils ne se sont même pas posés la question.
L’acquisition d’un bateau reste elle le domaine réservé des hommes ? 

Le marché du bateau est très proche de celui de l’automobile. L’homme décide de l’acquisition du bateau, le projet est insufflé par lui, le plus souvent il possède plus d’expérience en navigation, il a le plus de pouvoir d’achat et il a grandi avec les récits des aventuriers des mers gardant en tête le rêve d’un voyage en bateau.
Quel est le rôle de la femme dans un projet de navigation ?

Quand le projet bateau se met en place dans la famille, la femme a un rôle décisif et c’est elle qui a le dernier mot. La femme est la décisionnaire en dernier lieu et les vendeurs de bateaux savent qu’ils ratent des ventes s’ils n’arrivent pas à convaincre madame. Pourtant, la femme est souvent mise à l’écart lors des premières visites qui sont techniques et madame est consultée uniquement pour le choix des tissus intérieurs. C’est une vision complétement dépassée et il faut maintenant prendre en compte les attentes de chacun, homme et femme, dans un projet d’acquisition. Dans un projet de grand voyage, il ne faut pas mettre en place cet écart dès l’achat du bateau. Ces projets sont tellement chronophages, tellement prenants, qu’il ne réussissent que si tout le monde y a donné son aval.